Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

dimanche, 28 avril 2013

Dessin, couleur et calligraphie : expériences graphiques dans l’album pour enfants

Sarah Stewart et David Small

La Cabane d’Isabel

aux éditions Syros, septembre 2012 ; traduit de l’américain par Fenn Troller

40 pages

Prix : 15 €

La Cabane d’Isabel (titre original : The Quiet Place) est le nouvel album issu de la collaboration entre l’écrivain Sarah Stewart et l’illustrateur David Small, qui nous avaient déjà offert Le Jardin secret de Lydia, toujours disponible, et L’Amie, malheureusement épuisé.

Une famille mexicaine modeste, formée d’Isabel, de son grand frère et de leurs parents, émigre aux États-Unis. Nous ignorons la profession du père, le texte indique seulement qu’il ne parle pas anglais. Nous sommes en 1957. La petite héroïne écrit régulièrement à sa tante Lupita, qui est restée au pays et que nous avons aperçue dans l’illustration des pages de garde. Le texte de l’album est constitué d’une suite de douze courtes lettres écrites par la petite fille. Les réponses de Lupita n’apparaissent pas. la-cabane-d-isabel.jpg

Il faut expliquer à l’enfant qui lira cet album en français que les textes de l’album original sont ceux d’une petite fille d’origine étrangère qui apprend l’anglais en l’écrivant. Isabel se découvre deux passions : collectionner les gros emballages en carton… et pratiquer sa nouvelle langue. Lupita, au Mexique, lui en avait enseigné les rudiments. Désormais, c’est Isabel qui apprend à sa tante de nouveaux mots d’anglais.

La mère fait des pâtisseries pour l’anniversaire des enfants de familles aisées. Un jour, pour fêter son propre anniversaire, Isabel invite chez elle les enfants pour lesquels sa mère a cuisiné et leur demande de ne pas lui offrir d’autres cadeaux que les mots qu’ils préfèrent. Elle, en contrepartie, leur fait découvrir l’étonnante cabane qu’elle a fabriquée.

Le texte nous cantonne dans le point de vue d’un seul personnage, comme si nous lisions les lettres d’une vraie petite fille. La place donnée à l’image est donc le corollaire de ce dépouillement narratif, puisque ce sont les dessins qui font entrer en scène, avec toute leur vitalité, les nombreux personnages de l’histoire.

David Small combine les tons chauds à l’aquarelle, les effets de matière à la craie grasse et les traits de contour à l’encre de Chine. Son trait, qui rappelle un peu celui Will Eisner, oscille entre caricature et réalisme. Ce style fait merveille pour traduire les émotions des personnages, adultes ou enfants, même de ceux qui restent à l’arrière-plan, et pour nous aider à saisir les informations que les courtes lettres d’Isabel se contentent de suggérer.

Reposant sur une anecdote dont la banalité n’est qu’apparente, l’album acquiert aisément une portée universelle.

 

 

 

 

Yann Kebbi

Américanin : un chien à New York

aux éditions Michel Lagarde, octobre 2012

64 pages

Prix : 18 €

Le chien Ouaf, rentrant de voyage, retrouve ses amis chiens et leur annonce qu’il est devenu « américanin ». Ce mot-valise ingénieux est le titre d’un album qui fait voyager. Les images humoristiques, dessinées au crayon noir et comportant du texte, alternent avec les grandes compositions muettes et colorées, plus réalistes, qui sont entièrement réalisées aux crayons de couleur. américanin.png

Le livre nous apprend à reconnaître et à nommer les principaux édifices de New York, dont le célèbre Flatiron (l’immeuble en forme de fer à repasser) et le musée Guggenheim. L’auteur, Yann Kebbi, s’est intéressé davantage à l’architecture qu’aux habitants des différents quartiers de la ville. Dans les images en noir et blanc, Ouaf traîne derrière lui une laisse que personne ne tient, et s’il y a quelqu’un pour tenir cette laisse dans les images en couleurs, nous ne voyons jamais ce personnage. C’est donc un chien qui nous fait partager ses impressions, dans un récit dont il est le narrateur. Comme ce chien a surtout observé les réalités qui passaient à sa portée, l’album se révèle particulièrement abordable pour de jeunes enfants.

Les choix esthétiques de Yann Kebbi, en particulier celui de dessiner aux crayons de couleur, contribuent à rapprocher les illustrations des attentes de l’enfant. Celui-ci reconnaîtra dans les images ses propres manières d’aborder la feuille de papier et d’y projeter ses représentations. Les repentirs du dessinateur restent bien visibles, les silhouettes peuvent être superposées, certains éléments sont tracés avec netteté et soigneusement coloriés, tandis que d’autres sont laissés à l’état d’esquisses. Les éléments architecturaux, de même que les personnages, se présentent sous une forme tantôt achevée tantôt fantomatique. Fréquemment, les visages sont traités selon les codes du dessin réaliste, tandis que les troncs, les bras et les jambes sont tracés comme dans un dessin d’enfant.

Le résultat est original et convaincant. On peut lire cet album avec des petits, mais aussi le proposer comme livre de première lecture.

 

dcpart-doublewd.jpg

 

 

 

Hassan Musa

L’Homme caché

éditions Grandir, septembre 2012 ; première édition : 1997

18 pages

Prix : 15 €

Hassan Musa, peintre français d’origine soudanaise, a illustré pour les éditions Grandir six contes soufis, dans les années 1990. Ces livres sont épuisés depuis plus de dix ans, sauf L’Homme caché, que l’éditeur vient de rééditer.

Si des assassins me demandent où est la victime qu’ils recherchent et qui se trouve réfugiée dans ma maison, je n’ai pas le droit de leur mentir, affirmait Kant. Lorsqu’il prit cet exemple pour illustrer sa thèse selon laquelle dire la vérité est un devoir moral, le philosophe allemand songeait-il au conte soufi qui est repris par Hassan Musa dans cet album ? Le conte montre comment la vérité parvient à sauver la victime pourchassée par les assassins. Les jeunes enfants pourront, dès six ans, méditer la leçon de cet apologue particulièrement profond.hassan musa.jpg

Les images d’Hassan Musa en renforcent le pouvoir de fascination. De son calame (ou roseau) trempé dans l’encre de Chine, l’artiste a tracé sur le papier des motifs issus de la calligraphie arabe, les agrégeant les uns aux autres pour leur faire former des figures. Il y a des hommes à pied, vêtus d’étoffes bouillonnantes et chamarrées. Il y a des cavaliers arrogants, armés de lances. Ces personnages tantôt se détachent sur un fond parfaitement vierge, tantôt s’intègrent dans des paysages de douces collines, où les arbres sont rares. Nerveux, les traits deviennent chevrons. Onctueux, ils se font spires et volutes capricieuses. S’ordonnant en bandes parallèles, ils prennent la forme d’un drapeau, la forme d’une flamme… Par endroits, la pointe biseautée ne fait que déposer sur le papier quelques losanges, de dimensions variées. L’intensité du noir varie, elle aussi. Nous avons l’illusion de voir le dessin naître sous nos yeux.

Le tracé de lettres de l’alphabet arabe et de symboles se mêle aux lignes qui servent à délimiter les formes et à suggérer les volumes, mais je serais bien incapable de savoir où s’arrête le dessin et où commence l’écriture. On me dit que seuls les paysages sont constellés de lettres, tandis que les hommes et les chevaux sont tressés de motifs végétaux ou abstraits.hassan musa1.JPG En tout cas, les lecteurs qui ne lisent pas l’arabe devinent que la matière des images est faite de signes et de symboles, et que l’illustration reflète le contenu philosophique du texte.

Certains dessins sont très fouillés, d’autres plus épurés. Hassan Musa n’ayant cherché ni le réalisme ni la continuité, les traits qui définissent le visage d’un même personnage peuvent ne pas se retrouver d’une page à la suivante. Mais l’image qui illustre la conclusion du conte est la plus énigmatique de toutes. Elle pourrait bien représenter la vérité elle-même, celle qui sauve, ou bien la sagesse. C’est un être bizarrement recroquevillé, il a une abondante chevelure dressée sur sa tête, et tient son visage dans ses mains, ne laissant voir qu’un regard fixe et une bouche grande ouverte. C’est la même creature qui apparaît sur la couverture du livre, en six exemplaires, sur six piédestaux différents. Peut-être qu’il y en a un pour chaque conte soufi de la série.

La figure jaillit comme un génie du flacon oublié dont on aurait ôté le couvercle, ou plutôt non : elle jaillit de l’encrier.

 

 

 

                                                                                                   Jean-Michel

 

 

mercredi, 05 décembre 2012

Venez découvrir les Coups de cœur du rayon jeunesse pour Noël 2012

 

Les libraires du rayon jeunesse vous invitent

à découvrir leurs coups de cœur de fin d’année

 

mercredi 12 décembre

à partir de 19 h.

 

Entrée libre.

 

 

Lecture et présentation d’albums pour tout-petits et pour petits,

de contes, de romans et d’ouvrages documentaires,

tous destinés aux jeunes lecteurs, et choisis parmi l’ensemble des nouveautés

qui sont parues depuis la rentrée de septembre.

 

Vous repartirez munis des idées de cadeaux qui vous manquaient !

 

sapin2.jpg

 

 

dimanche, 17 juin 2012

Lecture des FILS DE L’OGRE

Merci à Sophie David d’avoir photographié la soirée du 25 mai 2012,

où les libraires ont pris plaisir à lire à voix haute quatre nouvelles des Fils de l’ogre

et à dialoguer avec Mathis.

Merci au public pour son enthousiasme. 

 

 

Paru il y a quelques années, Faire et défaire (2007) mettait en scène un père et son fils. Tous deux s’entendaient bien, étaient même complices, en dépit de l’alcoolisme du père, ce qui se traduisait, au sein de plusieurs histoires, par l’alternance des points de vue : le regard porté sur les événements était souvent celui du fils et de temps en temps celui du père, et leurs deux visions pouvaient se rejoindre. Dans Les Fils de l’ogre, le deuxième livre qu’a écrit Jean-Marc Mathis pour la collection « Nouvelles » des éditions Thierry Magnier, les relations entre père et fils ne sont pas harmonieuses du tout.mathismarjorie.jpg

L’ogre a deux fils, qui ne sont encore que des enfants quand s’ouvre la première nouvelle. Tant qu’ils sont petits, Fred et Max l’appellent « papa ». Ce père est un maçon alcoolique, aux réactions imprévisibles. Il est sujet à des crises d’épilepsie, maltraite ses enfants, terrorise sa femme. Longtemps, il se maintient au sommet de sa puissance, puis nous assistons à son inexorable déchéance.

Les Fils de l’ogre est un ensemble de douze nouvelles, dont chacune se conclut par une chute inattendue, mais ces histoires n’acquièrent tout leur sens que prises dans leur totalité. Ce livre est donc un roman, et le lecteur accepte sans difficulté les ellipses temporelles ménagées entre ses divers épisodes. La construction du livre renforce en nous le sentiment qu’une fatalité pèse sur les personnages, et ce n’est pas par hasard qu’un de ses épisodes s’intitule précisément « Les maudits ».

 

mathisclaude.jpg

 

Dans l’enfance, presque rien ne distingue les deux fils, Fred et Max, l’aîné et le cadet. Face à l’oppression paternelle, ils forment un être unique et vulnérable. C’est à l’adolescence qu’ils grandissent différemment et que leurs trajectoires se dissocient en profondeur, même si le lien de solidarité qui les unit ne se dément jamais. La dernière nouvelle est teintée de fantastique : le livre devait en passer par là pour suggérer que l’engrenage qui broie une enfance n’est pas toujours un mécanisme fatal.

Centrée sur les aventures de Fred et de Max, la narration fait également surgir de nombreux personnages secondaires, qui sont tous caractérisés par leur langage, par des façons de parler bien particulières que l’auteur recrée avec naturel, voire avec tendresse, mais elle ne fait aucune incursion dans la conscience de ce père dénaturé : l’opacité même de cet homme, tant pour ses fils que pour le lecteur, fait de lui un objet de fascination. Son intériorité demeure énigmatique, donc terrifiante. Ce choix narratif est tenu jusqu’au bout, mais il n’empêche pas certaines nouvelles de nous faire mathisjeanbernard.jpgentrevoir un fragment de l’enfance de l’ogre, détail significatif ou dérisoire.

Cette œuvre plaira aux adolescents comme aux adultes. Elle est sombre et cruelle, parce que Mathis dépeint l’échec, la misère, les désastres familiaux, mais son humour est ravageur et tous ses personnages ont le relief et la respiration de la vie. L’humour noir est la poésie du désespoir.

 

                              Jean-Michel

 

 

 

 

mathisjeanmichel.jpgMathis, Les Fils de l’ogre

Éditions Thierry Magnier, collection « Nouvelles » (2012)

178 pages

10,10 €

 

mathisetsonpublic.jpg

 

 

mardi, 29 mai 2012

À la rencontre de MeMo

Dans le cadre de la QUINZAINE DES LIBRAIRIES SORCIÈRES :

51 créateurs et 51 éditeurs célébrés dans 51 librairies spécialisées jeunesse

 

À la librairie l'Autre Rive

en partenariat avec l’IUFM Maxéville et la Médiathèque de Toul

 

 

mercredi 30 mai 2012 à 16h30

 

GHISLAINE HERBÉRA  dédicacera ses ouvrages

dont

 

Monsieur Cent Têtes

Éditions MeMo

imagesCAWIUAJN.jpg

Prix 1er Album 2010

 

Quelle tête arborer à un rendez-vous amoureux et comment ne pas perdre la tête ? Le héros de cet album, cherchant la tête qui collera le mieux avec sa timidité, son appréhension, sa honte, sa colère, sa joie… va essayer cent masques drôles, étranges, inquiétants, venus du monde entier. Dans cet album Ghislaine Herbéra joue de ses  talents de plasticienne et de scénographe et nous offre un beau voyage artistique au pays de l’art et des émotions.

 

 

 

 

Jeudi 31 mai 2012 à 18h30

 

rencontre avec CHRISTINE MORAULT

imagesCAE3PXLG.jpg

 

Co-Fondatrice et directrice des éditions MeMo, où elle publie depuis 1993 des livres d’artistes et d’écrivains pour la jeunesse : l'occasion de découvrir un projet éditorial exigeant.

 

 

                 

samedi, 05 mai 2012

Quand le livre jeunesse explore la guerre d’Algérie

 

 

Cinquante ans plus tard, interroger l’histoire

 

 

Du côté de la littérature jeunesse, ou plus précisément dans ce champ qu’on nomme « littérature pour adolescents », de beaux, de grands, de vrais récits questionnent la guerre d’Algérie, cette guerre qu’on nomma parfois la sale guerre.

 

Il se passa du temps avant que la littérature ne s’empare de ces années douloureuses et entreprenne de brasser la grande histoire avec des histoires individuelles, pour en faire un roman. Encore plus de temps du côté de la littérature jeunesse. Ce fut chose faite quand Gallimard publia en Folio junior L’Algérie ou la mort des autres, texte vibrant de Virginie Buisson, d’abord paru à la Pensée sauvage en 1978.

En cette année 2012, c’est en Scripto que l’éditeur fait à nouveau reparaître ce récit, de même que deux romans de Jean-Paul Nozière : Un Été algérien et Le Ville de Marseille, précédemment parus l’un en Folio junior et l’autre au Seuil jeunesse.

 

Dans le même temps chez Gulf Stream on publie un roman de Lilian Bathelot : Kabylie twist qui lui aussi brasse magistralement réalité et vies fictionnelles pour accoucher d’un roman foisonnant et limpide à la fois, permettant qu’aboutisse son projet didactique sans que jamais la fiction ne s’éteigne au profit du discours.

 

La lecture de ces quatre textes permettra aux adolescents d’aujourd’hui, pour qui la guerre d’Algérie ne signifie sans doute pas grand-chose, de découvrir concrètement, charnellement parfois, les hésitations, les peurs, les déchirements qu’affrontèrent les jeunes gens que cette guerre emporta dans sa violence, qu’ils soient Algériens ou Français.

 

  imagesCADIHT7I.jpg  

Un Été algérien, Jean-Paul Nozière, éd. Gallimard, 8 €

 

Eté 1958 : Salim, jeune Algérien, vit avec ses parents sur les terres de la Maison rose, la propriété d’Edmond Barine. Collégien doué, le jeune homme voudrait poursuivre ses études mais il y a besoin de bras supplémentaires pour soigner les vignes et Salim, comme son père, devra travailler la terre. Il n’ira pas au lycée, contrairement à Paul, le fils des Barine. C’est ainsi que l’histoire de Salim croise celle de son pays l’Algérie. Révolté par le paternalisme auquel obéissent ses parents, il découvre la haine et c’est le moment que choisit Lakdar, le contremaître, pour lui faire rencontrer un militant du FLN. Devenu agent de renseignements Salim facilitera l’incendie de la maison Rose. Dans ses hésitations s’est engouffrée la parole d’un adulte, pleine de certitude, c’est ainsi que l’histoire s’écrit avec des convictions opposées et sans héros.

 

 

 

 

 

 

 

 

imagesCAMUEJWR.jpgLe Ville de Marseille, Jean-Paul Nozière éd. Gallimard, 8.15 €

 

Printemps 1962. Ne pouvant rester sur les terres de son Bel Oranger et ne pouvant se résoudre à quitter Algérie, Paula Rosselle, Française d’Algérie, choisit de mourir. Son fils Paul, sidéré par les évènements familiaux et historiques, se terre dans une pièce aux volets clos. Si le corps de Paul est immobile, son esprit s’agite. Sa voix s’élève évoquant dans un grand désordre chronologique ses années d’enfance fusionnelle avec sa mère et cette dernière nuit vécue à ses côtés. D’autres voix se font entendre, celles de Tahar et de Fatma, les employés de maison, celle aussi du Dr Costantini, partisan de l’OAS. Chacune de ces voix a sa propre inflexion, sa propre musique affective et culturelle, donnant à ce roman une véritable dimension polyphonique.

 

 

imagesCAAB6R3S.jpgL’Algérie ou la mort des autres, Virginie Buisson,

éd. Gallimard, 7 €

 

Récit, et non roman, récit plutôt que témoignage, contrairement à ce que prétend maladroitement le bandeau rouge publicitaire que Gallimard a cru bon de joindre à cette réédition, l’Algérie ou la mort des autres est un texte essentiel et inclassable dans lequel l’auteur évoque ses jeunes années (Virginie Buisson avait 11 ans en 1954). Fille de militaire, elle suit avec sa mère et ses deux jeunes frères son père dans ses différentes affectations, plus près parfois ou plus loin des lieux de combats, de torture. En ville ou dans le bled, elle survit avec les contraintes qu’impose le danger, enfermée dans une caserne, terrée derrière des volets clos. Impatiente comme toute jeune fille, elle désobéit, s’approche du danger, aime clandestinement un jeune soldat.

Son Algérie c’est celle d’une guerre subie dont elle ne comprend rien, c’est aussi celle de la mer violette, du ciel bleu, du vent violent, d’un appétit de vivre insatiable et de la mort qui rôde et s’abat sans cesse autour d’elle. C’est cela aussi la guerre : voir tomber les autres.

Le découpage de ce texte en un seul chapitre, fait de courtes séquences, le choix d’évoquer plus que d’expliquer, l’écriture incisive de Virginie Buisson, permettent très paradoxalement que le lecteur se sente à la fois si proche et si loin des évènements évoqués par la narratrice.

 

 

kabylie-twist-grande.jpgKabylie Twist, Lilian Bathelot, éd. Gulf Stream, 14.50 €

 

Le projet même de ce roman le met au cœur d’une démarche didactique efficacement servie par une construction polyphonique :

 

Richard, alias Rickie, batteur d’un groupe rock, son ami Sylvie qui conduit pieds nus son Aston martin, Najib tout jeune spectateur clandestin d’un cinéma de Djidjelli, Lopez promu inspecteur de police à Oran au sortir du Bac, Claveline fillette pied-noir, autant de figures qui vont incarner plus de 300 pages durant les affres de jeunes gens emportés par la guerre  d’Algérie, de 1960 à 1962. Au travers de Richard, soldat envoyé dans le bled, et de Najib, adolescent recruté par le FLN, tous deux confrontés à la torture subie et exercée, l’auteur amène ses lecteurs à se questionner, à se positionner… Cette guerre est violente, tordue, la réalité en est complexe, parfois indéchiffrable… La succession de chapitres où l’on entend tour à tour le point de vue des uns et des autres permet que la complexité soit révélée et tous les fils que tient l’auteur et qu’il disperse volontairement se rejoignent évidemment lorsque tous ses personnages vont se croiser, se rencontrer. La violence qui sévit de part et d’autre abat injustement des victimes innocentes et l’on découvre cette réalité d’un conflit redoutable, pas à pas. Lilian Bathelot conduit magistralement son intrigue, menant de front le souci didactique et l’imprévu nécessaire à la tension de son récit.

 

 

 

                                                                                  Claude André